
Lu par:
Idaly Vargas
Une paix née des bouches de canons enfante nécessairement des centaines, des milliers d’anecdotes de gens braves, de héros.

Page 86
Durant les premières années de la victoire communiste, les livres d’histoire n’avaient pas assez de pages pour contenir tous les héros, alors ils se logeaient dans les livres de mathématiques: combien d’avions le camarade Công a-t-il abattus par semaine s’il en descendait deux par jour?
On n’apprenait plus à compter avec des bananes et des ananas. On transformait la salle de classe en un immense jeu de Risk, avec le calcul des soldats morts, blessés ou emprisonnés et des victoires patriotiques, grandioses et colorées. Mais les couleurs n’étaient illustrées qu’à travers les mots.


Les images étaient monochromes comme les gens, peut-être pour nous empêcher d’oublier le côté sombre de la réalité. Nous devions tous porter des pantalons noirs et des chemisiers de couleur foncée. Autrement, les soldats en uniforme vert kaki nous emmenaient au poste pour une session d’interrogatoire et de rééducation. Ils arrêtaient aussi les filles qui se mettaient du crayon et de l’ombre à paupières bleue. Ils croyaient qu’elles avaient les yeux au beurre noir, qu’elles étaient des victimes de la violence capitaliste.
C’est peut-être pour cette raison qu’ils ont enlevé le bleu ciel du premier drapeau communiste vietnamien.

Quand mon mari a mis son t-shirt rouge avec une étoile jaune sur le torse dans les rues de Montréal, des Vietnamiens l’ont harcelé, mes parents l’ont déshabillé pour lui enfiler un t-shirt trop petit de mon père. Même si je n’aurais jamais pu le porter moi-même, je n’ai pas empêché mon mari de l’acheter, parce que j’avais déjà noué fièrement le foulard rouge autour de mon cou. J’avais intégré ce symbole de la jeunesse communiste dans ma tenue vestimentaire.
J’enviais même les amis qui avaient la phrase «Cháu ngoan Bác Hô» brodée en jaune sur la pointe triangulaire qui dépassait du col. Ils étaient des «enfants chéris du parti», un statut qui m’était inaccessible en raison de ma filiation, peu importe que j’aie été première de classe ou celle qui avait planté le plus d’arbres en pensant au père de notre paix.
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Chaque tableau noir de chaque classe, chaque bureau, chaque maison devait accrocher au moins une photo de HôChíMinh sur les murs. Sa photo remplaçait même celles des ancêtres, que personne n’avait auparavant osé toucher puisqu’elles étaient sacrées.
Les ancêtres – qu’ils aient été joueurs, nuls ou violents – devenaient tous respectables et intouchables une fois morts, une fois mis sur l’autel avec de l’encens, des fruits, du thé. Les autels devaient toujours se trouver à une hauteur assez élevée pour que le regard des ancêtres nous surplombe.Tous les descendants devaient porter leurs ancêtres non pas dans leur cœur mais audessus de leur tête.
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